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6 juillet : Washington - New York

« L’aventure, avec un A majuscule, est toujours faite de grandes satisfactions mais aussi de moments difficiles. Et si chaque vol de notre traversée 2013 « Across America » peut à ce titre revendiquer l’estampille « L'aventure de l'intérieur », je crois que cet ultime vol de l’avion HB-SIA représente à lui seul quelque chose d’exceptionnel.

 

Du plomb dans l'aile...

Il est 21h15 à Payerne, et la tension est visible sur le visage de chacun. Pour la première fois depuis 2010 où le HB-SIA a effectué ses premiers vols, nous sommes tous conscients que l' avion pourrait être contraint à un atterrissage d’urgence.

Ray, notre directeur de vol, vient de nous apprendre la nouvelle. Une partie du matériau couvrant la face inférieure de l’aile gauche s’est déchirée, laissant apparaître une large ouverture sous cette aile.

C’est arrivé un peu avant notre waypoint « PANZEE », au-dessus de l’océan Atlantique, à un endroit où nous sommes censés faire un long holding de 5 heures.

En moins de 30 secondes, la situation est décrite, et nous discutons des possibles conséquences avec Ray. Puis, nous nous mettons tous au travail pour examiner les conditions d’un atterrissage d’urgence : où, quand, combien de temps pour rejoindre chaque terrain possible, comment gérer l’énergie dans les batteries, quel vent et quel risque de turbulences pendant la descente, quel vent au sol sur chaque piste possible… Pendant ce temps, le trafic aérien US est averti de notre difficulté, de même que les garde-côtes.

Cellule de crise

Ici, au centre de contrôle de mission, nous sommes préparés à ce type de situation. Pendant les multiples vols virtuels que nous avons réalisés depuis 2007, nous avons eu des entraînements à des situations « de crise », modifiant profondément le plan de vol et obligeant à revoir la stratégie de vol dans un laps de temps très court. Ces entraînements nous ont permis non seulement de savoir ce que nous devons faire, mais également ce que les autres ont à faire. Là encore, la réussite tient à l’esprit d’équipe dans lequel nous travaillons. Mais ce soir, l’atmosphère est soudainement devenue étrange, parce que ce qui pouvait arriver est devenu une réalité.

Du côté de notre équipe « Simulation », il faut aller vite. Nous calculons les différentes possibilités permettant de rejoindre sans délai les aéroports choisis. Les conditions sont loin d’être idéales car il est seulement 15h30 dans l’avion, ce qui veut dire que nous serons potentiellement en situation turbulente quand nous reviendrons vers la terre ferme, en raison des vents thermiques. Les différentes stratégies possibles sont étudiées, puis transmises à Ray qui en discute avec André. Sur l’écran, son visage montre lui aussi une intense concentration. Il est à 6 000 kilomètres de notre  centre de contrôle de mission  mais nous ne l’avons probablement jamais senti aussi proche de nous. 

 

Une décision déterminante

Puis la décision est prise de tenter de rallier New York en longeant la côte, ceci afin d’éviter les thermiques dont les turbulences pourraient aggraver les dommages de l’avion. Nik, Michel et Yves-André viennent de négocier avec le contrôle aérien américain l’autorisation pour André de quitter immédiatement son holding et de voler directement vers l’aéroport John F. Kennedy. Luc et Wim peaufinent les prévisions du vent pour une arrivée en avance à JFK, et déterminent les caractéristiques du Low Level Jet qui nous attend un peu avant minuit, au-dessus de la « Lower New York Bay ».

Nous savons que la prochaine heure sera déterminante. Si la situation reste stable, alors nous devrions pouvoir effectivement rallier NY. Et pendant que sans relâche défile sur l’écran le message mentionnant qu’à la suite d’un problème technique, l’atterrissage à New-York du HB-SIA sera avancé, je pense qu’à ce moment, tout le monde se remémore les 48 dernières heures de préparation : la situation météo qui s’améliore petit à petit jusqu’à devenir quasi idéale pour le décollage de ce matin, les très nombreux calculs pour optimiser la stratégie de vol à basse altitude, totalement inédite, le plan de vol qui devient une réalité, une fois accepté par le contrôle aérien américain, le GO final et le décollage ce matin, exactement à l’heure prévue, et l’avion qui s’élance sur la piste de l’aéroport de Washington et quitte le sol avec toujours la même incroyable facilité…

Prêt pour l'atterrissage

L’hélicoptère de nouveau envoyé pour surveiller l’évolution de la situation nous apprend que la déchirure s’est stabilisée. C’est bien sûr une excellente nouvelle. Et pendant qu’André continue son vol vers New-York, notre travail se concentre sur les détails de son arrivée, et en particulier le choix de la piste à demander à la tour de contrôle. Ce choix se fait en fonction de l’orientation du vent à l’atterrissage, mais le Low Level Jet nous complique la tâche car il n’a pas la même orientation que le vent de surface. Finalement, c’est la piste 31L qui représente le meilleur compromis, même si l’approche est moins directe que dans le cas de la piste 22L, plus facile à atteindre depuis Jamaica Bay. Le contrôle aérien américain nous demande un minutage précis du survol des derniers waypoints et de l’approche finale, nous recalculons donc une nouvelle fois tous les points de passage pour leur fournir l’information demandée.

À New-York, tous se préparent aussi pour l’atterrissage. Les images nous montrent Tahan qui surveille la vitesse du vent et la présence de rafales au sol, anémomètre en main. André est maintenant à 30 minutes de l’aéroport, en survol de la Lower New York Bay à 3 000 pieds. Nous suivons la progression du vol sur nos écrans de contrôle, nous surveillons les instants de passage aux waypoints et les vitesses de vent qui s’affichent sur les moniteurs de télémétrie.

André commence sa descente juste avant l’entrée dans Jamaica Bay. Lentement, l’altimètre égrène ses chiffres qui défilent irrésistiblement devant nous. À 1 500 pieds, dans le Low Level Jet, le vent est encore à 20 nœuds, c’est beaucoup mais il devrait s’affaiblir plus bas, vers 500 pieds ou peut-être même encore en-dessous.

Solar Impulse

Enfin, les écrans montrent l’avion en survol de la piste. À 300 pieds le vent se calme un peu, mais si l’avion reste stable, la télémétrie nous montre combien André doit en réalité fortement manœuvrer le manche à chaque instant pour maintenir la stabilité. Son travail est impressionnant. Trente mètres, vingt mètres, dix mètres… les secondes semblent longues et un silence extraordinaire s’est fait dans le centre de contrôle de mission. Enfin, le train d’atterrissage touche le sol et l’avion roule encore quelques secondes sur la piste avant de s’immobiliser.

 

Mission "Across America" accomplie !

Et soudainement, alors qu’avec cette ultime étape de l’aventure américaine finissent aussi les vols du HB-SIA désormais retraité, me reviennent en mémoire les souvenirs d’il y a dix ans, au tout début de ce projet incroyable… Ma toute première rencontre avec André, dans son bureau de l’EPFL, lorsqu’il a saisi une feuille de papier A4 pour dessiner le principe d’un avion à énergie solaire… Le déjeuner que nous avons pris ensemble, et qui m’a permis d’analyser la complexité d’un tel projet… Mes explications sur le tableau noir, dans l’après-midi, pour présenter à André la méthodologie de modélisation que je préconisais pour représenter fidèlement et optimiser un tel avion. Et pour finir, mon sentiment, sur le chemin du retour vers Paris, que ce serait certainement le projet le plus extraordinaire sur lequel j’aurais à travailler dans toute ma vie de mathématicien. »

Christophe Béesau

Expert Altran sur le projet Solar Impulse pour la modélisation et la simulation complexe